Les Eurocks : quand la musique fait se rencontrer les publics

Créé en 1989 par le Conseil Départemental du Territoire de Belfort, le festival des Eurockéennes est organisé par l’association à but non lucratif Territoire de Musiques. Cette année, 130 000 festivaliers ont foulé les terres de la zone naturelle protégée du Malsaucy. Un record. Mais, au-delà de la programmation éclectique ayant suscité cet engouement titanesque, il existe une facette des Eurockéennes moins connue du grand public : son engagement associatif. 4 enjeux sociétaux sont abordés : la citoyenneté, la culture pour tous, l’environnement et la prévention. Voilà pour la petite introduction.

Habituée des festivals, je n’avais jamais prêté attention aux efforts déployés pour permettre aux publics en situation de handicap de passer un excellent moment. Et pourtant, cette fois-là, il m’a suffit de lever les yeux vers les plateformes pour PMR (Personnes à Mobilité Réduite) ou d’apostropher les nombreux bénévoles présents sur les stands de sensibilisation pour noter les efforts mobilisés par l’organisation. Ce coup-ci, pas de live report. Je vais plutôt me concentrer sur cette volonté éthique, concrétisée par le dispositif Eurocks Solidaires, en présentant quelques actions qui ont retenu mon attention.

Le bus Abbéroad

 

Il ne s’agit pas de l’ex-tourbus de l’Abbé Pierre, mais d’un dispositif de la Fondation du même nom pour sensibiliser le public des Eurockéennes au mal-logement. Un fléau pas si marginal que ça, puisqu’il concerne plus de 600 000 taudis, c’est-à-dire des logements insalubres voire dangereux. On dénombre également environ 143 000 personnes sans domicile fixe. Ce chiffre incertain représente autant que la population totale des Eurockéennes – un peu comme si ton voisin de camping dormait à l’année dans sa Quechua, sans cuisines, toilettes ni douches à proximité.

Sillonnant la route des principaux festivals de France, le bus Abbéroad fait mouche ; quoi de mieux que d’expérimenter le mal-logement pour le comprendre ? Ce bus est donc réaménagé en « vrai taudis » de 7m2 pour permettre à ses passagers de s’immerger dans le quotidien d’un(e) mal-logé(e). Aucun détail n’est laissé au hasard : aération inexistante, papier peint décrépit, luminosité insuffisante, rouille, douche bouchée… La jeune bénévole qui nous invite à monter à bord nous narre ses déboires à la première personne ; la peinture au plomb lui provoque des complications respiratoires ; la pénombre est omniprésente et la plonge dans une obscurité permanente ; la chaleur, palpable, la fait souffrir ; la douche ne fonctionne pas et la contraint à se laver aux bains municipaux. La honte la pousse à se couper des siens et à taire les conditions dans lesquelles elle vit. Nous sommes tous saisis par la brutalité de cette situation.

Une autre bénévole clôt cette brève visite par quelques explications sur le mal-logement. Des solutions existent, et nous sont communiquées sous la forme d’un guide pratique. L’objectif du bus Abbéroad est double : il s’agit d’informer les 18-30 ans sur ce problème social et de les mobiliser massivement pour le combattre. Cette mobilisation se cristallise par un photocall : ceux qui le souhaitent peuvent se prendre en photo pour apposer leur visage et leur engagement au plan “Sans Domicile : objectif zéro” présenté par la Fondation au gouvernement. L’année dernière, des milliers de photos ont ainsi permis de réaliser une galerie de portraits militants accompagnés du slogan #OnAttendQUoi. Galerie qui a ensuite été portée à la connaissance des politiques durant les campagnes présidentielles et législatives de 2017.

L’espace All Access

 

Situé juste avant la grande scène, ce lieu de vie abolit les frontières entre public valide et empêché. Co-financé par le mécène Malakoff Médéric, il accueille des projets artistiques mêlant musique et handicap ainsi qu’un bar tenu par des bénévoles malentendants.

Qui a dit qu’on ne pouvait pas kiffer la musique en étant sourd ? Laëty Tual m’a prouvé le contraire en me faisant découvrir le chansigne – l’interprétation des chansons en langue des signes française. J’y ai découvert à ma grande surprise qu’il était donc possible de retranscrire en entier le morceau Could You Be Loved de Bob Marley en LSF.

Qui a aussi dit qu’on ne pouvait pas jouer de la batterie lorsqu’on est amputé d’une main ? En tout cas pas Nicolas Huchet, batteur invétéré et fondateur de My Human Kit. Cette géniale association imagine et conçoit des solutions numériques open source répondant à certains problèmes liés au handicap. Ainsi, en s’appuyant sur un réseau de fablabs et d’intelligence collective, Nicolas a créé sa propre prothèse de main, la Bionicohand. En prime, les coûts de fabrication en sont significativement amoindris (< 1 000 $). Une véritable aubaine, lorsqu’on sait que le prix d’une prothèse médicale peut grimper jusqu’à 30 000 $. Depuis, un tissu international s’est créé et de nombreux projets similaires ont vu le jour.

Enfin, qui a dit qu’on ne pouvait pas commander une bière à un sourd lorsqu’on ne sait pas s’exprimer en langue des signes ? Une signalétique didactique, un peu de pratique, et le tour est joué. Les membres malentendants du Conseil Départemental Handisport du Territoire de Belfort poussent les festivaliers à faire le premier pas et à dépasser les barrières du son pour communiquer différemment.

Le stand Rotary Club

 

Je suis également passée devant le stand du Rotary Belfort Aire Urbaine, qui propose la vente de sandwichs à petits prix pour soutenir l’association Entente Sportive Territoire de Belfort Handball. Les bénéfices récoltés permettront de financer le développement d’une nouvelle équipe handisport et la prise en charge des déplacements pour les matches.

Une quinzaine de bénévoles se sont relayés sur les 4 jours que durent le festival, soit plus de 600 heures cumulées au service d’une cause à la fois locale et sociétale. Son emplacement stratégique sur la presqu’île du Malsaucy a permis à l’association de récolter une belle somme.

Comme chaque année depuis 1996, les Eurockéennes lancent un appel à projets associatifs en partenariat avec l’hypermarché Cora Andelnans. Baptisé “De l’action dans l’Aire”, cette opération offre la possibilité à deux associations de l’aire urbaine Belfort-Montbéliard-Héricourt de tenir une sandwicherie solidaire pendant toute la durée du festival. Les bénéfices récoltés permettent aux associations sélectionnées de financer des projets en adéquation avec l’une ou l’autre valeur des Eurocks : citoyenneté, accessibilité, environnement ou prévention.

Le stand de mojitos du Futsal Club

 

Ma tournée des associations se clôt dans la bonne humeur en compagnie des bénévoles du Belfort Lion Futsal Club, classé en 1ère division (oui je fais genre de m’y connaître). Depuis 2014, l’équipe tient un stand de mojitos aux Eurockéennes pour faire découvrir la discipline sportive et générer des levées de fonds bienvenues. Ses membres me confient venir avant tout pour l’ambiance, bien que les 24 bénévoles peinent parfois à tenir les cadences en période de rush. En tout cas, leur mojito était délicieux.

J’ai oublié d’évoquer le stand de protection auditive, qui a fait mon plus grand bonheur en tant qu’adepte de boules Quies (et parce que je suis sujette aux acouphènes). J’ai également omis de parler du stand de prévention “Pour l’amour du rock” installé à l’initiative du Département du Territoire de Belfort et qui mène une campagne d’information et de prévention sur les IST et risques d’addictions. En plus, leurs bracelets sont jolis. Bref, tu l’auras compris, aux Eurockéennes, il y a pléthore d’associations mobilisées autour de nombreuses causes. Une remarque tout de même : j’aurais souhaité que l’environnement soit davantage représenté, et qu’il y ait plus de poubelles sur le site.

En savoir plus sur l’engagement solidaire des Eurockéennes

© Texte et photos : Camille Schneider

Camille Schné
schneider.camille.54@gmail.com

Fan de musique et de bonne bouffe. J'écris 2-3 petites choses pour Hōko, généralement des live report.

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